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La naissance de l'amour d'Aragon et Elsa

7 Novembre 2012 , Rédigé par Zozobio Publié dans #anniversaire

La naissance de l'amour d'Aragon et Elsa

Elle l'admire de loin depuis des années. Elle provoque une rencontre, le séduit et le ramène dans sa chambre d'hôtel. Du bon boulot ! par : FRÉDÉRIC LEWINO ET GWENDOLINE DOS SANTOS

Le mercredi 7 novembre 1928, Louis Aragon et Elsa Triolet se réveillent pour la première fois dans les bras l'un de l'autre. Elle se pelotonne amoureusement contre lui. De ses longs bras, il enserre ce minuscule corps qui lui a donné tant de bonheur. Les deux amants se regardent, encore étonnés de la passion de la nuit. Voilà douze heures, ils ne se connaissaient pas. Et maintenant, ils ont fait l'amour comme des bêtes. C'est une folie. Mais une folie délicieuse. Elle a 32 ans, il en a 31. La chambre est minuscule, hideusement rayée de violet et de jaune. C'est celle occupée depuis quatre ans par Elsa Triolet à l'hôtel d'Istria, en plein Montparnasse. Il est près de midi. Ils ont faim. Une légère toilette et les voilà sur le palier prêts à dégringoler les marches pour aller se restaurer. Ils tombent nez à nez avec le grand poète russe Vladimir Maïakovski de passage à Paris. Cette rencontre est si soudaine que tous trois éclatent de rire. Il faut dire qu'Elsa avait perdu sa virginité avec Vladimir quinze ans plus tôt, avant qu'il ne lui préfère sa soeur, Lili Brik. Pourtant, ils sont restés amis, et elle lui sert d'interprète à chaque fois qu'il vient à Paris. Quant à Aragon, il avait fait connaissance du poète russe l'avant-veille, à La Coupole.





Par une étrange coïncidence, c'est également dans cette célèbre brasserie de Montparnasse que Louis et Elsa se sont rencontrés la veille. C'est elle qui en avait pris l'initiative en demandant au surréaliste Roland Tual de lui arranger un rendez-vous avec le jeune écrivain qu'elle admire depuis plusieurs années sans jamais oser l'aborder. Depuis son installation à Paris en 1924, Elsa a croisé à plusieurs reprises le bel Aragon dans le Montparno de l'entre-deux guerres, colonisé par des peintres, des écrivains et des poètes accourus du monde entier. Elle le remarque la première fois en 1925 lors du fameux banquet agité de la Closerie des Lilas où les surréalistes ont dénoncé le nationalisme et la guerre du Rif au Maroc. L'observant depuis le trottoir, elle est fascinée par l'exaltation de cet homme d'une trentaine d'années habillé comme un dandy. ("Très beau. Trop beau. Un danseur d'établissement", écrit-elle). Au cours des années qui suivent, elle continue à s'intéresser à la carrière de cet écrivain qui vient d'adhérer au Parti communiste. Mais ce n'est qu'en novembre 1928 qu'elle trouve enfin le courage de prendre l'initiative d'une rencontre.



"Vivre est trop douloureux"



Quand elle arrive à La Coupole, Aragon est au bar, plongé dans une conversation animé avec des amis. Elle s'approche timidement. Quarante ans plus tard, Louis se rappelle cette jeune femme menue, portant une fourrure "brune et blonde comme rayée, s'ouvrant sur une robe-chemisier noire. J'ai tout de suite regardé ses jambes". L'auteur du Con d'Irène sent le désir l'envahir. Alors, il sort le grand jeu pour la séduire. Il n'a pas trop à se fatiguer, elle ne demande que cela ! Ils se dévorent des yeux. Ils oublient leurs voisins. Ils parlent, n'arrêtent pas de parler. Et dire qu'une heure plus tôt ces deux êtres mâchonnaient tristement leur vie. Aragon se remet d'une tentative de suicide à Venise, où sa compagne, la richissime poétesse anglaise Nancy Cunard, l'a successivement trompé avec un pianiste noir, un comte italien et un serveur anonyme. Quant à Elsa, déprimée par sa vie d'exilée, elle enchaîne machinalement les amants. La veille de sa rencontre avec Aragon, elle note dans son journal intime : "Je pense que je dois acheter du Véronal... vivre est trop douloureux. C'est comme de marcher sur du verre pilé."



Une nuit d'amour à l'hôtel Istria suffit à les guérir de leur mal de vivre. "Du jour au lendemain nous nous sommes retrouvés heureux comme deux chiens dans le même panier", écrit-elle. Mais cela ne dure pas. Après quelques semaines d'amour fou et de plaisirs débridés, Aragon commence à se lasser. Il confie à des amis qu'il adore faire l'amour à Elsa, mais que sa conversation l'ennuie. Aussi renoue-t-il avec une ex, Léna Amsel, se mettant à éviter la pauvre Elsa. Mais que pèse un poète face à une femme amoureuse, russe de surcroît ? Pas grand-chose. La bagarreuse Elsa n'hésite pas à demander à Léna de lui rendre Aragon. Elle sait se montrer si convaincante qu'elle récupère son bien et s'impose chez lui, d'abord au 54, rue du Château, puis au 5, rue Campagne-Première.



"Je n'ose même plus penser quand il est près de moi"



À partir de 1929, la romancière russe ne lâche plus son poète français, l'accompagnant même aux réunions biquotidiennes du groupe surréaliste, si bien qu'André Breton la soupçonne d'espionnage au profit de Moscou. À la date du 8 avril, Elsa note dans son journal : "Je n'ose même plus penser quand il est près de moi, de crainte qu'il ne devine ce que je pense. Bref, il m'empêche de penser. Et quelle que soit la façon, la force dont il m'aime, ce n'est pas assez, ce n'est pas comme je voudrais... Je suis une ordure, un être solitaire."



Quant à Aragon, il ignore tout de ces affres. Il poursuit ses escapades amoureuses, notamment avec l'extravagante Nancy Cunard qui revient l'aguicher. Mais plus Aragon la fuit, plus Elsa lui court après lui. Pour se l'attacher définitivement, elle a une idée de génie, celle de lui proposer de découvrir cette Russie des Soviets qui le fascine tant. Pour réunir l'argent des billets, elle confectionne des colliers exotiques qu'elle vend aux grands couturiers de l'époque. Enfin, en septembre 1930, ils embarquent tous les deux pour Moscou. Ils y retournent en 1932. La grande immersion dans le Parti communiste soudera définitivement leur couple, jusqu'à la mort d'Elsa, en 1970.

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